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Que penser de Mustang?

Que penser de Mustang?

Que penser de Mustang?

Différentes réceptions du film Mustang de Gamze Erguven:

 

 

 

 
 
 
 

1) Commentaires de Mehmet Basutçu

C’est le commentaire d’un ancien jury franco-turc du festival de Cannes (traduit et résumé par nous): Mehmet Basutçu (organisateur d’un grand festival de cinéma turc à Paris avec 100 films, auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma turc, il est par ailleurs chercheur en physique nucléaire et enseignant), dans son article publié par le quotidien turc Cumhuriyet ‘République’, le film Mustang appartiendrait aux films qui marquent profondément les esprits, ce film provoquerait chez le spectateur une admiration pour la créativité de la démarche cinématographique.

Mehmet Basutçu considère que le choix de l’approche rocambolesque face au drame des sœurs serait pertinent dans la mesure où les différentes situations d’oppression contre les jeunes filles sont tissées harmonieusement. Parmi les sœurs le fait que la cinquième s’évade avec la quatrième à Istanbul chez leur institutrice qui incarne à la fois la laïcité, le modèle de femme émancipée et un cadre réellement protecteur suggère le bon chemin à suivre en Turquie et le chemin d’espoir dans la lutte à l’oppression conservatrice.

Mehmet Basutçu prétend avoir vécu une joie semblable face au Sommeil d’hiver de Nuri Bilge Ceylan (Palme d’or à Cannes), sans oublier la différence de génération et de parcours entre les deux réalisateurs; l’un est issu de la Turquie, l’autre issu d’une expérience internationale. Les deux réalisateurs ont leur propre langage cinématographique, leurs films sont de catégories différentes. Mais à Cannes le film Mustang aurait rapidement conquis le cœur des spectateurs comme le Sommeil d’hiver selon Mehmet Basutçu, car le film exprime adéquatement la révolte saine de jeunes filles, leur cri d’espoir.

Le scénario du film Mustang transmettrait une analyse sociologique pertinente concernant la condition féminine en conjuguant subtilement les dimensions idéalistes et réalistes. Au niveau de la mise en scène Mehmet Basutçu considère que les actrices sont bien dirigées, le sentimentalisme est évité, l’intertextualité avec d’autres films est utilisée avec succès, le didactisme est évité, une posture digne et courageuse est exprimée. Un espoir pour un monde libre et respectueux des droits des femmes est exprimé, le film montre que l’oppression obscurantiste ne pourrait pas dompter les jeunes filles qui se rebellent, les chevaux sauvages, les Mustangs.

Deniz Gamze Ergüven pendant une émission en France.

Deniz Gamze Ergüven pendant une émission en France.

 

2) Commentaire de Monsieur Ömer Özen:

C’est le commentaire d’un photographe professionnel, responsable du journal montréalais Bizim Anadolu, organisateur du festival de cinéma turc à Montréal, fin connaisseur de l’immigration de Turquie au Québec et des civilisations anatoliennes, un fervent intervenant pour le rapprochement entre les cultures et le progrès social: il félicite la réalisatrice du film Mustang d’avoir osé aborder les sujets difficiles comme les drames en lien avec la condition féminine en Turquie, notamment l’ultra conservatisme qui grignote les droits relatifs à la condition féminine. Et il constate plusieurs questions qui pourraient faire échouer la bonne réception du film chez le public averti et le public turc en général: Premièrement, le film n’arrive pas à dissiper les doutes concernant le choix du genre de langage retenu dans ce film, le recours à un langage surréaliste ou un langage de fable dans ce film ne serait pas le plus adapté pour évoquer le drame réel des femmes en Turquie. Deuxièmement, la volonté d’agir en faveur de l’émancipation féminine réclamée par le film Mustang se contredirait par le fait que le film puisse exploiter intensément l’image d’enfants assez jeunes pour pouvoir dénoncer le non respect de la condition féminine. Troisièmement, le film ne frapperait pas là où il faudrait (le régime politique conservateur et la majorité sociale sunnite conservatrice). En effet les symboles culturels (notamment la musique) de la minorité sociale Alévi chiite progressiste seraient détournés par le film pour décrire le contexte social conservateur qui est sensé être la majorité conservatrice sunnite avec ses propres codes culturels et marqueurs, c’est une confusion dérangeante pour le public turc. En outre l’influence négative du régime politique conservateur sur la condition féminine serait quasiment absente du film hormis l’écho moraliste d’un homme politique conservateur à la télé. En conclusion, à la lumière de ces trois questions ouvertes au débat sincère, la qualité cinématographique du film pourrait être compromise. Ömer Özen donne son appui à la réalisatrice pour qu’elle puisse continuer à faire des films critiques plus forts artistiquement.

 

Du film Mustang.

Du film Mustang.

 

3) Commentaires des spécialistes du cinéma au Québec: Ce sont les commentaires de Madame Faradji est spécialiste des émissions de cinéma sur TFO et de Monsieur Privet aussi est un cinéaste expérimenté du Québec, recueillis par Catherine Perrin (Radio Canada, Medium Large), nous citons: «Voilà un film vraiment incarné», dit Helen Faradji au sujet du nouveau film de la jeune réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven, en nomination pour l’Oscar du meilleur film étranger. «C’est un film ultraréaliste, mais en même temps très fabuleux au sens de fable. C’est un film poétique très militant, très sensible aussi.» Nos deux critiques estiment que l’oeuvre souligne le problème de l’égalité des femmes avec vigueur, sans mélodrame. «Ce film-là est extraordinairement tonique, animé par une énergie vitale contagieuse et enivrante, ajoute Georges Privet. On en ressort dynamisé.»

 

Deniz Gamze Ergüven au Festival de Cannes avec ses comédiennes.

Deniz Gamze Ergüven au Festival de Cannes avec ses comédiennes.

 

5) La réception du film par les publics de Turquie:

Les commentaires du «public turc favorable au film Mustang» tiennent à peu près les mêmes propos que les critiques français et québécois: Mustang est une fable cinématographique bien réussie artistiquement et qui secoue bien la réalité sociale en Turquie concernant l’état déplorable de la condition féminine.

Les commentaires du «public turc moins favorable au film Mustang» remettent en question la cohérence artistique et l’intégrité de l’éthique féministe de la réalisatrice en l’accusant d’avoir utilisé une recette classique opportuniste (sexe, violence, stigmatisation de la Turquie) pour se faire remarquer à l’international. La question suivante revient souvent «Est-il possible pour les réalisateurs et réalisatrices turcs d’être sélectionnés dans les nominations internationales sans aborder des sujets dramatiques, notamment sans stigmatiser l’image de la Turquie?» Ils répondent négativement à la question. Le débat explore polémiquement ou sincèrement la zone grise entre l’intégrité artistique et l’opportunisme des recettes galvaudées. Nous pouvons constater que le même débat existe partout en dehors de la Turquie, relativement à l’usage des recettes galvaudées pour se démarquer (sexe et violence comme thème, choix de maison de production et de distribution en vogue, choix de genre et d’acteur à la mode, choix des lieux de festivals, etc.). Ensuite les commentaires reconnaissent la légitimité et le courage d’aborder les drames de la condition féminine en Turquie. Cependant le débat du genre de cinéma idéal, le type de langage idéal est assez vif, les commentaires turcs estiment qu’un tel drame sérieux ne peut être traité à la manière d’un conte, d’une fable comme le fait la réalisatrice Gamze Erguven. Habituellement, le genre du réalisme social, le film historique, le genre tragique, ou le genre de la comédie anatolienne, ou l’ambiance des séries télévisées semblent être les cadres familiers du public turc pour aborder de nombreux sujets plus ou moins importants. Cela ne veut pas dire que le public turc ne connaît pas le cinéma d’auteur, le cinéma expérimental, le genre policier, le genre aventure, western, etc. Il s’agit bien du débat universel à propos de l’art d’accorder au mieux le sujet du film et le genre du langage de cinéma. Bien évidemment les portes paroles du public conservateur dans le domaine du cinéma se font un plaisir d’exploiter à mauvais escient ces lignes de débat qui ont une portée universelle concernant les discussions en arts.

Le film Mustang,

Le film Mustang,

 

5) Notre commentaire:

Mustang fait le récit de cinq sœurs qui subissent la réclusion par leur environnement socio familial et socio politique suite. Tout est déclenché par une voisine conservatrice qui dénonce les sœurs d’avoir manqué à la préservation de leur pudeur féminine en jouant dans l’eau avec des garçons de leur école. Ensuite une série de problèmes qui touchent la condition féminine en Turquie sont cristallisés dans le parcours des cinq sœurs.

Deniz Gamze Ergüven.

Deniz Gamze Ergüven.

 

Nous trouvons que le film dispose d’un problème pertinent: tous les publics sont touchés émotivement et concernés politiquement et moralement par la lutte contre la discrimination envers les femmes et les filles. Par exemple le dispositif juridique de lutte contre l’inceste dans les familles a été instauré en 2010 en France. Au Québec on lutte contre le fléau de la prostitution juvénile, au Canada plusieurs milliers d’enfants sont séquestrés comme esclaves sexuels. Les enfants soldats deviennent victimes de nombreux abus et bourreaux eux-mêmes. En Turquie 200 mille mariages précoces sont répertoriés et plusieurs milliers d’homicides contre les femmes sont enregistrés. Les droits des femmes sont mal appliqués par les gestionnaires publics et les adultes responsables des filles mineurs. Nous pensons que nous ne pouvons pas minimiser le problème en disant que ces chiffres indiquent une proportion cadrée de déviances inévitable dans un grand pays de 80 millions d’habitants. Cela reviendrait à normaliser des interactions sociales problématiques comme s’il s’agissait d’un jeu social déviant à l’image du jeu de la roulette russe au détriment des femmes. Au contraire le raisonnement déontologique suivant devrait avoir la primauté, «un seul cas est un cas de trop devant l’obligation de respecter la dignité humaine.» Les individus, la société et les dirigeants au niveau local, national et international ne devraient pas réduire la vie civilisée en un jeu mortel comme la roulette russe, car il est inacceptable de normaliser le fait que certaines femmes se trouvant en Turquie soient exposées au risque de perdre leur vie, leur liberté et leurs droits partout, en tout temps et dans toutes les classes sociales. Cependant il faut se garder de simplifier les problèmes, il faut comprendre les mécanismes de ce jeu mortel et lutter contre son institutionnalisation. Cela commence par la sensibilisation au problème, il faut «voir, discerner et agir». Le film Mustang montre le problème, il sensibilise et il invite à la lutte. Bien évidemment un petit film ne peut remplacer l’ensemble des analyses pluridisciplinaires (droit, politique, sociologie, économie, psychologie sociale, psychologie morale) pouvant éclairer les transformations sociales adéquates.

Nous constatons que le film utilise un langage limpide, accessible, issu des contes. Le langage des contes part du présent vers le passé, et le passé plonge dans l’univers des souvenirs et les souvenirs permettent d’élaborer subtilement un contexte de fabulation grâce à des moyens diversifiés afin de pouvoir aborder les aventures, les joies, les situations comiques, les drames (situations tristes), les tragédies (cruautés terribles), les transgressions par rapport à des normes sociales formelles ou implicites ou en négociation, comme si c’était la vraie vie. Le conte exprime librement de telles expériences en utilisant la démarche de l’enquête dynamique qui pousse les personnages clés à répondre aux défis, à chercher des alliés, à lutter contre des adversaires, afin de rétablir une situation conforme aux finalités désirées par les personnages clés et aux valeurs défendues par les personnages clés. C’est ce que font les cinq sœurs.

Deniz Gamze Ergüven.

Deniz Gamze Ergüven.

 

Les qualités artistiques: Nous sommes d’avis que dans le cadre du langage de conte, le scénario du film s’incarne bien à travers des scènes efficaces, les actrices et acteurs performent bien leurs rôles. Le public peut s’identifier assez facilement aux personnages des sœurs, notamment à celui de la plus petite, la narratrice. C’est une force d’absorption remarquable pour embarquer le public dans l’univers du film que nous constatons. Une intertextualité filmique riche est perceptible avec les films d’Emir Kustirica réalisateur serbe (Le temps des gitans), de Fatih Akin réalisateur turco-allemand (Contre le mur), de Bakhtiar Khoudojnazarov réalisateur tadjik (Luna Papa, l’histoire d’un foeutus qui cherche son père), Sofia Coppola réalisatrice américaine (Virgin Suicides, l’histoire des sœurs Lisbon). Sur ce point les propos recueillis par Louis Lepron auprès de Gamze Erguven sont pertinents: «J’avais lu tout ce qui avait été écrit sur Marilyn Monroe pour ce film, et j’avais suivi un copain en Afghanistan pour observer le destin des femmes là-bas en me disant : “Je vais sentir quelque chose.” Puis le film est un peu né tout seul. J’ai parfois l’impression qu’on déterre les films, qu’ils existent déjà, comme si on était une espèce d’archéologue.» Le film fait une bonne synthèse des problèmes: Différentes réalités sociales et enjeux autour des normes sociales touchant la condition féminine (habillement, autonomie, rôle social, respect des droits individuels, participation sociopolitique) sont cristallisés chez les sœurs. Une diversité de codes culturels appartenant à différents groupes aussi bien progressistes que conservateurs sont mélangés indistinctement (créolisés) dans la famille particulière des sœurs pour pouvoir évoquer un cadre général dans lequel se déroulent différentes étapes propres aux contes (aventures, drames, transgressions, quêtes). Les coups de feu durant le mariage évoquent la potentialité violente entre les mains des hommes. Le problème de l’inceste est suggéré subtilement. La nostalgie de la baignade à la mer est évoquée par une performance qui imite la natation dans les draps de la maison derrière les barreaux. La chute du transformateur d’un coup de pierre qui plonge le village dans la noirceur pour cacher l’escapade des filles au match de soccer est une scène typiquement une fabulation digne des contes ou du film Luna papa ou des films d’Émir Kustirica. Globalement les actrices transmettent efficacement l’existence réelle de filles et de femmes pleines d’intelligence, de vitalité et d’espoir, elles sont dignes de confiance et dignes pour être des citoyennes actives, nous ne pouvons pas les ignorer et les opprimer indéfiniment.

 

Finalement la pertinence du problème abordé, la clarté du langage utilisé et la qualité artistique du film nous permettent d’apprécier ce film de manière positive. C’est un bon film. C’est un bon élan notamment pour un premier long métrage de la part d’une jeune réalisatrice.

 

Özdemir Ergin

 

Qui est qui?
Özdemir Ergin est un universitaire franco-turco-québécois, diplômé de l’école des langues orientales de Paris et de la Sorbonne Nouvelle, il exerce dans le domaine de l’éthique appliquée et de la philosophie politique. Il vit à Québec.

 

Pour une analyse approfondie veuillez cliquer sur l’image ci-bas:

Sur le film Mustang»

Sur le film Mustang»

 

 

Bizim Anadolu / Notre Anatolie / 16 février 2016

 

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