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Comment lire les grands massacres?

Comment lire les grands massacres?

Comment lire les grands massacres?

Comment une personne pourrait lire le sens des grands massacres dans le monde comme au Moyen Orient et comment elle pourrait réagir?

 
 
 

 
 

Dans son roman ANIMA, Wajdi Mouawad effectue une lecture des massacres au Liban sous une perspective de l’éthique individuelle -en contraste avec la perspective collective et institutionnelle de la géopolitique, de l’éthique publique. L’auteur utilise différents moteurs d’écriture tels que le comportement humain en registre bestial (à l’aide d’un chien qui accompagne le narrateur sous forme d’une deuxième voix); ensuite le comportement humain en registre de désengagement moral qui permet de commettre des massacres (à partir de la page 360 du roman les auteurs du massacre sacrifient leur conscience morale à la mémoire de leur leader politique et ils sont manipulés par le milieu sociopolitique). Dans la série télévisée d’horreur The Walking Dead, la bestialité, le désengagement moral des individus et la quête d’un monde vivable à travers des expériences limites sont également abordés de manière saisissante.

Nous aimerions prolonger l’analyse du désengagement moral des individus. Afin de mieux comprendre le désengagement moral des individus qui participent à des actions répréhensibles tels que les massacres, nous avions consulté Hannah Arendt1 en philosophie et Albert Bandura2 en psychologie morale dans le cadre d’un séminaire en éthique appliquée à l’Université Laval3, nous aimerions partager cette consultation avec les lecteurs de ce document présent.

Nous pouvons considérer que le concept de banalité du mal de Arendt et le mécanisme de désengagement moral de Bandura désignent tous les deux un contexte de déresponsabilisation individuelle. Les deux auteurs explorent le contexte de la déresponsabilisation chez les personnes. Les deux auteurs ont étudié les cas extrêmes de déresponsabilisation des individus tels que dans les contextes des crimes de guerre et des génocides. En effet, Hannah Arendt4 et Albert Bandura explorent le domaine de l’action humaine, plus particulièrement nous verrons comment ils décrivent le contexte de déresponsabilisation individuelle. La déresponsabilisation est décrite comme une anomalie et elle semble survenir par la non mobilisation adéquate par l’individu de sa ressource habilitante lors de l’action (conscience morale pensante- Arendt et mécanisme d’autocontrôle– Bandura). Le non exercice adéquat de la ressource habilitante empêche l’élaboration de l’action de manière responsable par l’individu.

Afin de faire ressortir la particularité de l’étude de Bandura et d’Arendt nous pouvons évoquer l’étude de l’action individuelle par Alain Anquetil5: l’individu face à une situation problème mobilise ses ressources avec essais et erreurs dans l’optique de s’auto corriger et de trouver l’action adéquate. Pour y arriver l’individu opère en trois temps: 1) l’individu prend acte du problème pratique, il l’évalue avec son jugement mais pose une action contraire à son propre jugement (l’action acratique). 2) L’action contraire au jugement pousse l’individu dans une phase de rumination- de mauvaise conscience, un moment désagréable à vivre mais qui force l’individu à réévaluer son action. 3) L’individu ré examine son action de plus bel jusqu’à trouver l’action adéquate, celle qui est cohérente avec son jugement, celle qui le libère de la mauvaise conscience (l’action contre–acratique).

En contraste avec l’étude d’Alain Anquetil, dans le contexte de déresponsabilisation étudié par Arendt et Bandura, l’individu élabore une action inadéquate, n’éprouve pas de malaise, ne se corrige pas et résiste aux critiques. Nous allons voir le pourquoi et le comment?

En première partie (I) nous allons présenter en résumé la particularité des deux approches selon Arendt et Bandura. En deuxième partie (II) nous allons souligner les complémentarités et les différences des deux approches. Et en troisième partie nous effectuerons une ouverture vers la perspective institutionnelle (III).

 

I) Résumé des positions d’Arendt et de Bandura:

Arendt a observé le procès de l’officier nazi Eichmann à Jérusalem en 1961 et les problèmes relatifs au traitement de l’action dans la vie active.

«Lignes principales du retour juridique sur l’action d’Eichmann: L’acte d’accusation, rédigé par le procureur général d’Israël, Gideon Hausner, comportait quinze chefs d’accusation, dont ceux de crimes contre le peuple juif et de crimes contre l’humanité. Les accusations portées contre Eichmann étaient nombreuses. Après la Conférence de Wannsee (le 20 janvier 1942), Eichmann avait coordonné les déportations de Juifs d’Allemagne et d’Europe de l’Ouest, du Sud et de l’Est, vers les camps (par le biais de ses représentants parmi lesquels Aloïs Brunner, Theodor Dannecker, Rolf Günther, Dieter Wisliceny et d’autres au sein de la Gestapo). Eichmann dressait les plans de déportation jusque dans les moindres détails. Travaillant avec d’autres organismes allemands, il gérait aussi la confiscation des biens des déportés et s’assurait que son service en bénéficie. Il organisa également la déportation de dizaines de milliers de Tsiganes. Eichmann fut aussi accusé d’appartenance à des organisations criminelles — les Sections d’assaut (SA), les Services de sécurité (SD) et la Gestapo (qui avaient été toutes été qualifiées de criminelles lors du procès de Nuremberg). En tant que chef de la section des affaires juives de la Gestapo, Eichmann coordonna, avec le chef de la Gestapo Heinrich Mueller, un plan d’expulsion des Juifs de la Grande Allemagne vers la Pologne. Ce plan servit de modèle aux futures déportations.»6

Pour Arendt, les critères qui qualifient l’action humaine tels que les habitudes, coutumes (mœurs, éthos), et les règles de comportements sont insuffisants à la manifestation d’engagement moral pouvant traiter raisonnablement les nouvelles situations qui sont imprévues par les coutumes et les règles. Il est nécessaire de penser l’action «examiner tout ce qui vient à se produire ou attire l’attention, sans préjuger du contenu spécifique ou des conséquences» (Vie de l’esprit, H. Arendt), cette activité fait partie des conditions qui poussent l’homme à éviter le mal. Selon Arendt la conscience serait le lieu du processus de pensée qui actualise des connaissances. Penser l’action de manière autonome favoriserait la responsabilité vis-à-vis de l’action, des conséquences, et le souci d’autrui. Les expressions suivantes rappelleraient le lien entre penser et la conscience: «Les gens vraiment mauvais ont une «bonne conscience» (…) et seuls «les bonnes gens» sont capables d’avoir mauvaise conscience». (p.22) Les uns pensent, répondent du sens et de l’impacte de leur action, mais d’autres ne pensent pas et ne répondent pas de leur acte.

Arendt découvre le concept de «la banalité du mal» en étudiant les questions de morale issues des problèmes d’action et en observant le procès d’Eichmann. Ce concept indique un contexte où l’individu effectue une action sans exercer la faculté du jugement consciencieusement, sans en interroger le sens, ainsi l’absence du sens critique dans l’action pousse l’individu à l’aveuglement par rapport à sa responsabilité individuelle, les conséquences de son action, la pertinence de l’action, et l’effet de son action sur autrui.

Le concept de banalité du mal indique un contexte de déresponsabilisation individuelle où l’individu effectue une action sans en interroger consciencieusement le sens. La paresse de la pensée, l’absence de la pensée et la démission de la pensée conduisent à la déresponsabilisation individuelle. La banalité du mal apparaît, quand l’individu se comporte comme si sa conscience morale était en vacance, comme chez Eichmann. L’absence du sens critique dans l’action pousse l’individu à l’aveuglement par rapport à la pertinence de l’action, aux conséquences de l’action sur le milieu de vie, et à l’effet de l’action sur autrui. Or une action responsable passe en revue consciencieusement ces aspects déterminants. Également selon Arendt, il n’y aurait pas besoin d’être démoniaque7 (conscience morale négative mal intentionnée, inspirée par l’ange du mal) pour commettre des actes horribles.

Durant le procès d’Eichmann, Arendt n’aurait pas constaté une motivation démoniaque chez Eichmann. La démarche d’Eichmann incarnerait l’absence de sensibilité, l’absence d’imagination morale et l’absence de pensée pratique consciencieuse, qui caractérisent la déresponsabilisation individuelle face à l’action. Arendt aurait observé plusieurs aspects dans la défense d’Eichmann qui confirmeraient l’absence de conscience morale chez Eichmann: ce dernier aurait utilisé constamment un langage de routine et de cliché de la bureaucratie pour se protéger de la réalité horrible des événements en lien avec le génocide, pour pouvoir ignorer la réalité des événements (souffrances des victimes disparus, des survivants et de leurs proches p.21, vie de l’esprit). La défense juridique8 d’Eichmann procède par la comparaison avantageuse pour justifier sa situation (les américains auraient fait pire que lui avec la bombe atomique au Japon etc.). La défense d’Eichmann tente de remettre en question la légitimité et la légalité de son procès juridique par des éléments formalistes (argument de l’illégalité de son enlèvement en Argentine par les services secrets israéliens; argument du décalage de l’état du droit entre l’époque de la Seconde Guerre Mondiale -les années quarante- et l’époque du procès – les années soixante; argument du décalage entre le lieu du crime – Europe- et celui du tribunal -Moyen Orient). La défense d’Eichmann joue avec la définition des choses de manière à se déresponsabiliser (le bien pour Eichmann serait la conformité à la volonté du führer Hitler; les chambres à gaz alimentées par l’échappement des moteurs de sous marin seraient un problème médical hors du domaine de compétence et de responsabilité d’Eichmann etc.) La défense d’Eichmann déplace sa responsabilité vers les cadres nazi supérieures qui ont donné l’ordre de l’extermination et les acteurs nazi inférieurs qui ont exécuté l’ordre, lui Eichmann aurait juste fait des plans bureaucratiques sans tuer personne directement. La défense d’Eichmann nie systématiquement toute responsabilité et toute conduite reprochée (génocide, déportation, spoliation) juridiquement non prouvé (or de nombreux témoins parmi ses collègues attestent sa participation active aux événement tragiques). La défense d’Eichmann utilise l’argument de l’obéissance aux ordres (seul l’enfant mineur obéit, un adulte choisis d’obéir en l’occurrence sans réfléchir aux conséquences chez Eichmann). La défense d’Eichmann évoque la participation volontaire des victimes juives à la déportation via leur projet sioniste- l’idéal de la création d’un État appartenant aux juifs. Ces aspects mobilisés par la défense d’Eichmann confirment l’absence de conscience morale, ils permettent aussi à Eichmann de banaliser le mal qu’il a commis, de négliger le sens et l’ampleur de sa conduite. Ces signes qui banalisent le mal correspondent aux mécanismes du désengagement moral, modélisé par Bandura.

 

Point de vue psycho sociologique de Bandura: il considère que l’agent moral disposerait d’un fonctionnement moral doté d’une capacité d’autocontrôle à travers des critères moraux qui guident l’agent de manière proactif ou par inhibition, ainsi l’agent moral pourrait poser des actions susceptibles de renforcer l’estime de soi et sa satisfaction morale, également pourrait éviter de commettre des actions qui provoquent la non gratification de soi même et qui empêchent l’estime de soi même.

Bandura aborde le désengagement moral comme un cas particulier de sa théorie générale d’autocontrôle que nous avons résumé brièvement. Le cas de désengagement moral: le processus d’autocontrôle peut être perturbé par un fonctionnement sélectif, et il est susceptible d’être déconnecté, débranché chez l’agent moral dans un contexte social favorable aux déviances et au désengagement moral. Dans ce contexte dysfonctionnel l’agent moral se met à dériver, chose qu’il n’aurait pas fait s’il procédait à l’aide de sa capacité d’autocontrôle. Notamment après le désengagement moral par rapport à sa capacité d’autocontrôle l’agent moral estimerait qu’il n’est pas blâmable ni répréhensible.

La rupture s’effectuerait progressivement au niveau de quatre paramètres importants qui qualifient l’action: les conduites, les conséquences des conduites, la responsabilité que l’on se reconnaît, la représentation des gens qui subissent les conséquences négatives-les victimes. L’inconfort initial provoqué par le désengagement diminue avec la routinisation et autres mécanismes.

Chaque paramètre se déconnecte à l’aide de mécanismes propices au désengagement moral:

«(…) 1) La justification morale, qui tente de justifier l’action par des raisons légales, religieuses ou philosophiques; 2) La comparaison avantageuse: tenter de diminuer la gravité de l’action en la comparant à d’autres; 3) L’aseptisation du langage: proscrire l’usage de mots trop chargés émotionnellement ou socialement; 4) Le déplacement de la responsabilité: attribuer à d’autres la responsabilité de l’action; 5) La diffusion de la responsabilité: ne pas considérer l’acteur comme le seul décideur; 6) Le déni des conséquences: cacher les conséquences réelles de l’action; 7) La minimisation des conséquences: diminuer la gravité de l’action; 8) La remise en cause des conséquences: invoquer d’autres conséquences plus positives; 9) La déshumanisation des victimes: retirer aux victimes le statut d’humain et le respect qu’on leur doit; et 10) Le blâme envers les victimes: faire porter aux victimes la responsabilité de l’acte dirigée contre eux.»

«(…) désengagement moral de Bandura repose en partie sur l’interrelation existant entre dix différents mécanismes, un mécanisme plus faible pouvant être compensé par d’autres. Le désengagement moral fonctionne ainsi en tant que «système».»9

 

II) Complémentarité entre Arendt en philosophie et Bandura en psychologie morale:

Les deux auteurs partagent plusieurs aspects communs dans leurs observations malgré les différences de leurs domaines de savoir. Nous pouvons estimer que les deux démarches se complètent et pouvons tenter une convergence sans confondre les domaines de savoir grâce au dialogue à travers les textes en contexte de transdisciplinarité entre philosophie et psychologie morale.

Le parcours de Eichmann comme bureaucrate nazi dans l’étude d’Arendt et le parcours des petites gens qui ont participé aux génocides contemporaines dans les études de Bandura valident les deux approches de la déresponsabilisation individuelle évoquées ci-dessus. Bandura et Arendt nous proposent une description inattendue. L’individu qui prend part à une action répréhensible -aussi tragique qu’elle puisse être comme les génocides- n’a pas besoin d’être forcément un démoniaque, un psychopathe, ni un grand criminel de métier, ni un grand manipulateur aguerri. Il suffit que les liens de l’individu en tant qu’auteur de l’action soient rompus avec certains paramètres vitaux qui qualifient l’action (responsabilité individuelle, signification de l’action, autrui, conséquences) pour qu’il commence à déraper et même à participer à des actions extrêmes et tragiques telles que les génocides. Donc la déresponsabilisation individuelle peut transformer tout individu en un criminel (par absence de pensée ou par manipulation sociale ou par usage sélectif des mécanismes d’autocontrôle de soi).

En contexte de déresponsabilisation les deux auteurs remarquent la difficulté pour l’individu d’admettre le caractère répréhensible de l’action et d’enclencher un processus d’auto correction ou un processus de mauvaise conscience. L’individu qui dérape dans une telle faille gigantesque comme le génocide trouve une audace pour se déresponsabiliser personnellement, pour justifier de manière inadéquate sa participation, pour nier la gravité de son action et le sort des victimes.

Par exemple l’auto déresponsabilisation morale d’Eichmann se réitère lors de son procès, Eichmann rate sa deuxième chance de réfléchir adéquatement sur les événements, le protocole juridique ne l’aide pas non plus. Eichmann dans sa démarche chaotique prétend que ses excuses ne seraient pas reçues par le peuple juif et se refuse résolument à plaider coupable10. Eichmann utilise l’ensemble des mécanismes de déresponsabilisation décrit par Bandura (aseptisation du langage pour déformer la réalité, justification erronée, comparaison avantageuse; déplacement de la responsabilité; déni des conséquences; mépris des victimes). Et malgré la faille béante ouverte par l’action répréhensible l’acteur ayant prit part à l’action répréhensible semble pouvoir continuer à vivre comme s’il n’y avait pas eu de faille, comme si il n’avait rien fait d’extraordinaire ou d’horrible (Bandura). Eichmann et les gens qui ont massacré leurs voisins vivent en effet comme si la tragédie n’avait pas eu lieu. Selon Bandura, les mécanismes du désengagement moral permettraient à l’individu de ne pas se détruire lui-même, ou de se haïr lui-même (Bandura). Sur ce point Arendt considère que l’individu débranché de sa conscience morale serait incapable de reconnaître ses torts tournerait en rond dans la bêtise et le ridicule, il chercherait à sauver le clown de lui même. Eichmann résiste avec succès contre sa démolition publique lors du procès11 (comme nous le verront plus bas le système judiciaire devrait tenir compte du phénomène du désengagement moral afin d’être en phase avec la réalité).

 

Bilan comparatif:

Les deux auteurs présupposent chez l’individu responsable une ressource habilitante -qu’ils attribuent et définissent-en vue d’agir adéquatement. Pour Arendt en philosophie, la ressource habilitante principale est la conscience morale comme instance d’évaluation individuelle pensante dans l’action. Pour Bandura en psychologie sociale de la morale c’est le mécanisme d’autocontrôle chez l’individu qui incarne la ressource habilitante dans l’action.

Les deux auteurs décrivent chez l’individu irresponsable le processus de l’altération de la ressource habilitante. Paresse de la conscience morale, absence de pensée pour l’une; usage sélectif du mécanisme d’autocontrôle ou manipulation sociale pour l’autre. Selon les deux auteurs la déresponsabilisation a lieu quand la ressource d’habilitation responsabilisante est remplacée par le mécanisme qui déresponsabilise l’individu. Selon les deux auteurs ce remplacement peut transformer tout individu en un criminel démesuré. Et selon les deux auteurs, l’individu déresponsabilisé tend à défendre l’acte répréhensible effectué par lui-même et l’image de lui-même peut importe la posture dans laquelle il se trouve. Les deux auteurs considèrent la déresponsabilisation morale comme une anomalie, Arendt la désigne en tant que banalité du mal et Bandura parle du désengagement moral.

Arendt a raison de critiquer tout type de retour juridique qui ignore les mécanismes de la déresponsabilisation morale. Eichmann a participé au génocide en démissionnant de sa conscience morale. Un jugement déconnecté des recherches concernant la déresponsabilisation morale est maladroit, car il se fait au détriment d’un retour critique plus propice à la conscientisation du criminel, plus propice aux souffrances des victimes, plus propice à la quête de sagesse morale que promet le tribunal dans ce type de situations tragiques.

La question de l’action est constamment éclairée, elle ne peut se limiter à un seul composant ou processus comme étant la solution miracle à la question concernant le meilleur traitement l’action. Le cadre de l’action réside dans un paysage fragmenté12 et non monolithique. La manière d’aborder la conception de la compétence morale de l’humain, des grammaires éthiques, et des méthodes pratiques varient. La pluralité des grammaires éthiques empêche leur hiérarchisation au profit de l’une d’entre elles. Et les défis de la vie pratique empêchent d’imposer une seule méthode pratique, elle n’y résiste pas. Quant à la compétence morale désignée par la faculté du jugement, nous devrions prendre acte de sa faillibilité, de ses limites, mais aussi de son efficacité et de son développement constant au-delà cynisme et du dogmatisme. Nous devrions garder ouvertes les discussions sur les variables de l’action.

 

III) Ouverture vers la perspective institutionnelle :

Le roman ANIMA aborde les massacres dans le registre individuel ce registre est propice au roman intimiste. Dans une approche collective nous sommes amenés à s’ouvrir au traitement institutionnel. Car les massacres sont des anomalies institutionnelles également, ils se situent au niveau collectif, administratif, politique, éthique publique, incluant les échelles collectives locales, régionales, nationales et internationales. Quelques motifs inspirés de Dennis Thompson13 pour s’ouvrir à la perspective collective:

1) Vouloir expliquer les anomalies organisationnelles par la perspective de l’éthique individuelle comme la faillite du «contrôle de soi», du «caractère individuel» et de la «volonté individuelle» ne pourra pas répondre efficacement aux anomalies organisationnelles. Le paradigme de la faillite de l’éthique individuelle par le mécanisme de la bestialité et de la déresponsabilisation individuelle comme on le voit dans le roman ANIMA nous offre le spectacle d’une lutte entre des bonnes pommes et des mauvaises pommes. La lutte menée en registre individuel entre les bons et les pourris crée une illusion d’explication suffisante face aux anomalies institutionnelles et occulte la nécessité de mobiliser des réponses au niveau collectif, au niveau de l’éthique publique.

2) En négligeant la réponse collective contre les massacres, le monde favorise la logique de la vengeance individuelle qui est caractéristique de l’éthique individuelle. C’est ce qui arrive dans le roman ANIMA. Également en négligeant la réponse collective «les individus gentils» sont exposés à des dérives et dangers excessifs comme dans le roman ANIMA.

3) L’absence de réponses collectives pousse les individus à décréter la faillite des devoirs individuels (protéger, secourir, ne pas tuer, dénoncer le mal-les préjudices…) et ensuite cette déclaration de la faillite des devoirs individuels sert hélas à légitimer les représailles contre les uns et les autres. Or, c’est la compétence collective et le devoir collectif qui fait défaut, c’est sur ce niveau qu’il faut agir.

4) Épistémologiquement quand le toit d’une maison fuit alors la réparation se fera au toit de la maison et non au sous sol de la maison. De même quand le monde fait face à des anomalies collectives les réponses doivent être collectives. Le sociologue Robert Merton14 a souligné l’absence des institutions adéquates pour expliquer les déviances humaines.

Le domaine géopolitique et l’usage de la force sont des questions trop importantes pour les céder complètement à l’industrie militaire, aux lobbying des élites dominantes, aux mécanismes archaïques. Actuellement les citoyens du monde font des expériences démocratiques intéressantes, de nouvelles constitutions locales (citoyens constituants) s’élaborent pour donner aux individus le statut de citoyen réellement institutionnalisé et pour endiguer les dérives collectives des échelles régionales, nationales et internationales. Développer des «cité État» en parallèle des structures démocratiques existantes avec une logique constructive et de résistance contre les dérives collectives serait bénéfique. Le roman d’un réseau de cités État dans le monde contre les anomalies actuelles est à écrire…

 
 
 

Özdemir Ergin, Québec, 2016

 
 

1 Hannah Arendt, La vie de l’esprit, la pensée, le vouloir, Paris PUF, Quadrige, 2014. Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem: rapport sur la banalité du mal, Gallimard, 1966, Paris.

2 A. Bandura, «Selective Moral Disengagement in the exercice of Moral Agency» dans Journal of Moral Education, vol.31, No.2 2002. Marché public à vendre, sous la dir. Y. Boivert et André Lacroix, Liber, 2015, Montréal.

3 Justice et société, pouvoir et éthique, avec le professeur Luc Bégin.

4 Hannah Arendt, La vie de l’esprit, la pensée, le vouloir, Paris PUF, Quadrige, 2014. Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem: rapport sur la banalité du mal, Gallimard, 1966, Paris.

5 http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=JEPAM_051_0009

6 https://www.ushmm.org/wlc/fr/article.php?ModuleId=36

7 D’ailleurs pour être démoniaque il faudrait la présence d’ une conscience morale négative en action. Traditionnellement, en théologie le mal correspondrait entre autres à l’action: des anges qui sont suffisamment intelligents et motivés pour tenter de remplacer Dieu par orgueil; puis de ceux qui agissent par la rancune, par l’envie, la haine de la bonté, la convoitise, la faiblesse par rapport à un potentiel fonctionnel.

8 Annette Wieviorka, Le procès Eichmann, éditions complexe, Bruxelles, 1989.

Claude Klein, Le cas Eichmann vu de Jérusalem, Gallimard, 2012.

9 https://www.lautorite.qc.ca/files/pdf/fonds-education-saine-gouvernance/promo-gouvernance/corruption-collusion-ethique.pdf, Thierry C. Pauchant et Fabienne Elliott Elisabeth Franco Virginie Lecourt Yoséline Leunens Joé Martineau

10 Annette Wieviorka, Le procès Eichmann, éditions complexe, Bruxelles, 1989.

11 Claude Klein, Le cas Eichmann vu de Jérusalem, Gallimard, 2012.

12 Thomas Nagel, «fragmentation de la valeur» 9echapitre de son livreQuestions mortelles, Paris, PUF, 1983.

13 Dennis F. Thompson, « À la recherche d’une responsabilité du contrôle », Revue française de science politique 2008/6 (Vol. 58), p. 933-951. DOI 10.3917/rfsp.586.0933, https://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2008-6-page-933.htm

14Robert, K. Merton, Élément de théorie et de méthode de sociologiques, Paris, Plon, 1985.

 

Bizim Anadolu / Notre Anatolie / 30 mai 2016

 

 

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